Duo Ykeda

Duo Ykeda

Il faut les voir, côte-à-côte au piano. Elle, fine almée, toute en souplesse expressive ; lui, silhouette filiforme, immobile élégance masquant le feu intérieur.

 

Paradoxale association des différences en un duo aussi soudé, à la scène comme à la ville ! Tout répertoire à quatre mains s’offre certes comme un défi, puisqu’il faut donner l’illusion d’une unité à partir de la dualité corporelle, émotionnelle et psychique. Mais l’histoire personnelle de Tamayo Ikeda et de Patrick Zygmanowski ne fait qu’exacerber ce défi. Car au choc des personnalités s’est adjoint le choc des cultures. Elle, venue à l’âge de dix-huit ans de Tokyo à Paris pour perfectionner son jeu, pétrie des codes de son éducation japonaise ; lui, jeune étudiant au Conservatoire, issu d’une famille bordelaise, ayant choisi parmi les patronymes familiaux celui qui le promettait à un destin de concertiste. Vingt-cinq ans plus tard, l’alliance des deux pianistes a pris la forme d’un entrelacs géographique : familiarisé avec la langue japonaise, Patrick est professeur invité permanent du College of Music d’Osaka, tandis que Tamayo s’investit jusqu’en Gironde, sur la terre de Patrick et à ses côtés, dans la direction artistique du Festival des Musiques Festiv’ en Entre-Deux-Mers.

 

Mais ils ont surtout décidé de partager le clavier. Voici vingt ans que sur les cinq continents, ils remportent tous les suffrages en déjouant les obstacles inhérents au piano à quatre mains. Avec le duo Ykeda, la promiscuité physique devient atout, l’intrication des doigts complicité et les enlacements jeu : tour à tour lutte, sensuel partage, joute ou promesse de fusion. Après de premiers disques enregistrés seuls ou en musique de chambre, et parallèlement à des spectacles thématiques, ils consacrent leur premier album en duo à Schubert. « Bouleversante dans l’intimité schubertienne murmurée d’un même souffle » (Arièle Butaux), l’addition de leur talent fait également merveille dans l’univers de la virtuosité spectaculaire, devenu leur vraie marque de fabrique. À cette fin, Patrick Zygmanowski ne cesse de transcrire de grandes pages symphoniques.

 

Le goût du défi, toujours : vingt doigts virtuoses muent le piano en orchestre, le clavier en scène d’un ballet savamment réglé. Un inlassable pas de deux, porté avec « élégance et autorité » (Le Monde de la musique), mais qui va « au-delà de l’idée même de duo, dans une symbiose musicale exceptionnelle et fascinante » (Sud-Ouest). Avec eux, la chanson bohème de Carmen s’apparente à une chorégraphie de haut vol, qui conduit interprètes et auditeurs au bord du vertige. La fameuse Danse du sabre de Khatchatourian devient numéro d’acrobate, dans un tempo d’enfer zébré par le couvercle du piano, dont les heurts accompagnent l’infernal tournoiement. Dans La Valse de Ravel ou dans Le Sacre du printemps de Stravinsky (deux compositeurs visités dans leur récent DVD), l’épreuve physique – jusqu’à l’épuisement – exacerbe l’expression de ces implacables tragédies musicales. Tamayo Ikeda et Patrick Zygmanowski possèdent cette faculté de muer toute interprétation en performance. Ils ne font pas partie des pianistes qu’il suffit d’écouter : il faut bel et bien les voir.

(Emmanuel Reibel)

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